Portrait de Sans-voix #11 : Topsy ou l’invitation au supplice d’une condamnée.

« Ils disent que ce n’est rien, qu’on ne souffre pas, que c’est une fin douce, que la mort de cette façon est bien simplifiée. Eh! Qu’est-ce donc que cette agonie de six semaines et ce râle de tout un jour? Qu’est-ce que les angoisses de cette journée irréparable, qui s’écoule si lentement et si vite? Qu’est-ce que cette échelle de torture qui aboutit à l’échafaud?
Apparemment ce n’est pas là souffrir.  » 

Le dernier jour d’un condamné, Victor Hugo 

Ce sont ces mots, cette pensée infiniment triste qui font échos dans mon esprit lorsque je pense à l’histoire de Topsy. Topsy Un nom qui restera dans l’Histoire du courant alternatif, tandis que son calvaire demeure anonyme.

Aux alentours de 1875, une jeune éléphante ouvre les yeux pour la première fois quelque part en Asie du sud-est. Mais pas le temps de jouir des forêts luxuriantes asiatiques & de grandir auprès d’une famille aimante & soudée. La liberté arrachée à l’aube de sa vie, la jeune pachyderme prisonnière rejoint illégalement les Etats-Unis (la même année selon certains) pour servir les intérêts d’Adam Forepaugh, un célèbre circassien de l’époque. C’est là que les hommes lui attribut une nouvelle identité ; Ce sera Topsy. Tiré du prénom d’une jeune esclave noire dans le film La Case de l’Oncle Tom, celui-ci sonne comme une ironie. Car à partir de ce jour, Topsy l’éléphante mènera une vie d’esclave teintée par la violence & les humiliations.

Une affiche du cirque Forepaugh & Sells Brothers datant de 1899.

La violence par le dressage d’abord. Des hurlements agressifs, des pluies de coups., rien n’arrêtent les dresseurs pourvu que l’éléphante retienne ses leçons pour des shows tout aussi douloureux physiquement que dangereux. Se tenir en équilibre sur un minuscule plot (comparé à la taille du pachyderme) ou sur une seule patte, faire du tricycle ou encore participer à des courses d’éléphants avec cavalier sur le dos dans les rues. C’est d’ailleurs dans un spectacle de ce genre que Topsy s’écroule sur le sol à plusieurs reprises  :

« Lors des courses d’éléphants, l’un des plus grands specimens, connu sous le nom de Topsy, a trébucha & tomba tête la première. C’est la première fois qu’on assistait à la chute d’un éléphant. »

Journal de route de Forepaugh, le 24 Mai 1893

« Aujourd’hui, lors de la course d’éléphants, Topsy a trébuché & s’est écroulée sur le sol après un périlleux saut artistique ressemblant à une sorte de « flip flap », emmenant avec elle son cavalier non blessé après une chute de 4m de haut. »

Journal de route de Forepaugh, le 30 Août 1893 

Maltraitée par les circassiens, elle l’est tout autant par certains spectateurs. En 1902, alors que Topsy & sa harde d’infortune se reposent entre deux représentations, un spectateur, James Fielding Blount, vraisemblablement ivre, s’introduit dans la ménagerie pour taquiner le troupeau. Il tente de leur faire boire du whisky, puis remarque Topsy. Il décide d’en faire son bouc émissaire en lui lançant d’abord du sable en pleine figure, puis, avec son cigare encore allumé, Blount brûle l’extrêmité de la trompe de Topsy (un endroit très sensible chez les éléphants). Cette dernière entre dans une rage folle, balance Blount avant de l’écraser & de le laisser pour mort. La presse de l’époque s’empare du fait divers pour dresser le portrait d’une éléphante meurtrière, responsable de la mort de 12 personnes. En réalité, il aura fallu attendre le travail d’un journaliste en 2013 pour savoir qu’avant cette histoire avec James Fielding Blount, Topsy n’avait jamais tué qui que ce soit & n’aurait blessé qu’un employé de Forepaugh & Sells Brothers durant une tournée au Texas en 1900. Toujours est-il que ça y est, Topsy acquiert une sale réputation qui fascine le public, curieux de rencontrer l’éléphante tueuse en série. Après un autre incident avec un spectateur violent en Juin 1902, le cirque Forepaugh & Sells Brothers décide de se débarrasser de Topsy & la vende au Luna Park (encore appelé Sea Lion Park à ce moment-là) de Coney Island.

Une illustration de Topsy en 1902. Elle portait cette martingale sans interruption depuis 2 ans.

Mais ici aussi Topsy devient un élément perturbateur. Durant l’automne 1902, la pachyderme rebelle casse le bras de son dresseur lors d’un saccage. Pour la punir, on la force à porter & à déplacer la structure de la future attraction phare du Luna Park ; Trip to the Moon. Bien sûr, on alerte la presse se pour faire un peu de publicité :

« Aujourd’hui, l’éléphante tueuse d’hommes vient de finir de déplacer le plus grand bâtiment de Coney Island, faisant ainsi pénitence pour avoir brisé le bras de son entraîneur lors d’un saccage la semaine passée. […] Pendant le déroulement de cette opération, un policier a arrêté le dresseur de Topsy pour cruauté envers un animal car il poussait l’éléphante en la piquant avec un crochet »

Extrait d’un article du New York World, 1er Novembre 1902

Le dresseur en question, c’est William Alt – dit Whitey – un alcoolique notoire. Ajourné après cette première arrestation pour maltraitance animale, il provoque un autre incident impliquant Topsy à Coney Island. Le 6 Décembre 1902, de nouveau ivre, il ne trouve rien de mieux à faire que de monter sur le dos de Topsy pour une petite balade improvisée sur l’île. Une fois n’est pas coutume, il est surpris en train de maltraiter l’éléphante & fini par être de nouveau arrêté, direction le poste police local. Arrivé à destination, Topsy, qui était alors toujours à ses côtés, est laissée dehors. Elle se met à tambouriner les portes du commissariat avec sa tête & émet de sourds barrissements. Il faudra exiger à Whitey de reconduire Topsy pour mettre fin à tout ce cirque.

À la suite de cet incident sans blessés malgré la foule présente ce jour-là, William Alt est renvoyé, mais il faut aussi songer à se débarrasser fissa de Topsy, dont la réputation est devenue un fardeau pour les propriétaires de Luna Park. Mais comment faire ? À cause de son sobriquet « Man killing Elephant », aucun cirque ni zoo n’a envie de récupérer Topsy, même à titre gracieux. Un concours par tirage au sort ? L’idée saugrenue est envisagée mais tombe rapidement à l’eau. Puisque c’est comme ça, alors ce sera l’euthanasie.

Un autre événement aurait dirigé les propriétaires de Topsy vers cette alternative : la mort d’un dresseur (certains parlent de 3 décès en tout lors de ce drame, mais que ce soit pour la mort de l’employé ou celle des deux autres personnes, je n’ai trouvé aucune source fiable confirmant ces dires). Ce dernier, ivre – décidément c’était la mode à Luna Park – aurait offert une cigarette allumée à Topsy en guise de nourriture. Sous le coup de la douleur, elle l’aurait tué. 

Info ou intox ? Ce qui est sûr c’est que Topsy est bel & bien condamnée à mort. Mais comment exécuter un éléphant ? Première option ; la pendaison, mais l’ASPCA, une association de protection animale américaine, monte au créneau en clamant que c’est une méthode beaucoup trop cruelle pour tuer un éléphant (ce qui n’empêcha pas un autre circassien d’exécuter l’éléphante Mary par ce procédé 13 ans plus tard). Après une discussion avec le Président de l’ASPCA (tout en essayant de donner Topsy à l’association, sans succès), les propriétaires de Topsy en viennent à une conclusion : Topsy sera empoisonée, puis exécutée par électrocution tout en étant étranglée par un treuil relié à un véhicule.

Topsy, le 4 janvier 1903, refuse de traverser le pont menant à l’endroit prévu pour son exécution.

Le 4 Janvier 1903, le soleil se lève sur l’île de Coney Island. Une journée qui commence comme les autres pour Topsy, qui est sans doute loin de se douter qu’elle vit son dernier jour de condamnée. Pourtant, dans la nuit, les employés de l’Edison Electric Illuminating Company, sous la direction de l’électricien en chef  P. D. Sharkey (et non de Thomas Edison comme certains le croient. D’ailleurs selon les historiens, il n’a jamais été impliqué dans la mort de Topsy pour prouver quoi que ce soit à propos du courant alternatif, la Guerre des courants ayant pris fin 10 ans plus tôt), ont déjà mis tout en place pour le funeste événement. Sous l’oeil de 1600 invités (et bien plus de spectateurs clandestins), Topsy est conduite par son ultime dresseur au milieu du Luna Park, mais arrivée au pont censé l’amener sur le point de rendez-vous avec la mort, Topsy s’arrête & refuse de faire un pas de plus. On tente de l’amadouer avec de la nourriture, on propose même 25$ à Whitey (qui refuse de voir ce macabre spectacle) pour attirer Topsy, mais il décline l’offre : « Même pour 1 000$ je ne le ferais pas! ».

Si l’éléphante ne se dirige pas vers la mort, c’est donc cette dernière qui viendra à elle. Véhicule à vapeur, treuils, câbles électriques ; tout le matériel nécessaire est alors déplacé pour que Topsy soit tuée ici, au beau milieu du parc. Des sandales doublées de cuivre reliées à des lignes de courant alternatif sont attachées aux pieds de Topsy afin que la charge puisse circuler dans tout son corps. Pour son dernier repas de condamnée, l’éléphante ingurgite des carottes lacées de 460 grammes de cyanure de potassium. On met la caméra apportée par l’Edison Film Company en route. À 14h45, le signal est lancé : 6 600 volts sont envoyées dans le corps d’une Topsy immobilisée par toutes ces cordes qui la privent de se tordre de douleur. En 10 secondes à peine, l’éléphante née 28 ans plus tôt dans les majestueuses forêts asiatiques, s’écroule sans même un cri sur ce minable sol urbain encore en chantier. Le décès est prononcé à 14h47.

♦ ♦ ♦

On dit que Topsy a mauvais caractère ; peut-être, mais qui aurait accepté cette vie de misère ? Quel individu aurait supporté tous ces sévices & ces humiliations répétés ? Alors, plutôt que de la voir comme une criminelle, comprenons que Topsy n’ait été finalement qu’une victime toute son existence, condamnée dès l’instant où son regard a croisé celui d’un humain pour la première fois. Il aura fallu attendre près d’un siècle pour qu’un artiste, Gavin Heck décident de rendre enfin hommage à Topsy (dont l’histoire était pratiquement tombée dans l’oubli depuis), lors de la Coney Island Mermaid Parade de 1999. 4 ans plus tard, Heck & d’autres artistes organisent un concours visant à sélectionner la plus belle création artistique pour commémorer les 100 ans de la mort de l’éléphante, L’oeuvre choisie, conçue par Lee Deigaard, est un mutoscope à manivelles, posé sur une plaque de cuivre & entouré de chaînes suspendues, dans lequel le public peut regarder Electrocuting an Elephant, le film réalisé par l’Edison Film Company pendant l’éxecution de Topsy, pour ne plus jamais oublier qu’un jour, un éléphant ait été condamné à un tel supplice.


 

Sources & supplément d’infos : 

« Topsy » sur le site de Samuel Hawley : ICI (anglais)

Wikipédia de Topsy : ICI (j’ai volontairement linké l’anglais car la page française est truffée d’informations fausses et/ou non avérées).

Film Electrocuting an Elephant réalisé par l’Edison Film Company sur Youtube : ICI

« Topsy a été victime de ses ravisseurs et non de Thomas Edison » sur Smithsonian : ICI (anglais)

« Les grands mythes : l’affaire Edison/Topsy l’éléphante » sur Rutgers : Ici (anglais)

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